Et si les photojournalistes étaient les plus aptes à sur-vivre aux mutations des médias ? (5/5)

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Ce billet est le dernier – d’une série de 5 – sur l’avenir du photojournalisme. Voir aussi l’introduction (1/5), « Historiquement, les photojournalistes se sont organisés en dehors des rédactions » (2/5) et « Le photojournalisme, un travail d’auteur qui se valorise » et « En position de force face aux nouvelles écritures : du photojournaliste au journaliste visuel » (3/5) et « Quels modèles pour financer et diffuser le photojournalisme ? » (4/5).

Des questions essentielles à résoudre pour cette nouvelle ère du photojournalisme

Nous entrons assurément dans un nouvel ère pour le photojournalisme. La thèse que j’ai défendue à travers cette chronique accorde une large place au photojournalisme indépendant. Un photojournalisme qui n’est plus financé uniquement par la presse et qui trouve de nouveaux moyens de diffusion. Ce nouvel écosystème, que je dépeins positivement, pose toutefois de nombreuses questions d’ordre professionnel.

Le statut social

Selon la loi, une entreprise de presse est tenue de vous payer en salaire lorsque vous collaborez avec elle. Cette disposition légale qui s’applique aussi bien aux journalistes permanents qu’aux pigistes, offre tout les avantages du salariat classique : convention collective, protection contre les licenciements abusifs, assurance chômage, sécurité sociale, retraite, droit à la formation, etc.

Un autre statut, cumulable avec celui de pigiste, s’applique pour les photographes qui font de la photo dite d’auteur. Ils se déclarent comme une profession indépendante et payent des cotisations à l’Agessa sur la vente de leurs droits d’auteurs. Ils sont alors soit assujettis ((Ils cotisent mais ne reçoivent aucune protection en retour.)), soit affiliés ((Pour être affilié, il faut avoir des Bénéfices Non Commerciaux qui soient supérieur à 900 fois le taux horaire du SMIC.)). En étant affiliés, ils reçoivent en plus une protection sociale comme contrepartie de leurs cotisations. Bien qu’auteur photographe soit un statut sans charges conséquentes ((Par exemple il n’y a plus de taxe professionnelle à payer depuis 2004 grâce à l’action de l’UPC)), il reste très faible au niveau des protections : on ne bénéficie par exemple pas d’assurance chômage ou de prise en charge des accidents du travail.

Si à une époque les photographes avaient des statuts bien définis qui correspondaient à leur spécialité, on constate aujourd’hui que tout cela vole en éclat.

Du coté des entreprises de presse :

  • Les journaux exigent, de plus en plus, que le photographe accepte d’être payé en droit d’auteur. Des grands journaux proposent même par défaut ce choix à leurs pigistes. Il faut alors souvent se battre avec les services de comptabilité pour être payé en pige salariale, en conformité avec la loi ((Les journaux se savent très bien en illégalité quand ils rémunèrent en Agessa. Les contrôles sont trop peu nombreux.)). L’arrivée du statut d’auto-entrepreneur n’arrange pas les choses : des journalistes et des photographes l’utilisent désormais ((Statut légalement incompatible pour être journaliste ou photographe.)). Tout comme les droits d’auteurs, c’est une excellente manière pour les éditeurs de payer moins de charges sociales et d’éviter une relation contractuelle.
  • De nombreuses agences ou réseaux de diffusion ont également pris pour habitude de rémunérer en droits d’auteurs la vente d’archives de leurs photographes.
  • Et enfin, des modifications récentes de la loi ont introduit une dose de rémunération en Agessa ((« Hadopi et le droit d’auteur des journalistes » sur Photojournalisme.fr)).

Du coté des photojournalistes indépendants :

  • Aucun photojournaliste ne vit uniquement de la presse. Ils font donc de la photo corporate sous d’autres statuts : principalement en auteur photographe mais aussi en montant un studio, en se déclarant auto-entrepreneur, en faisant usage du portage salarial. Il faut noter que ces revenus corporate sont bien supérieurs à ce qu’on gagne en pige salariale et qu’ils peuvent, de fait, être préjudiciable à l’obtention de la carte de presse.
  • De nombreux photographes continuent à faire de l’information par l’image mais les ressources proviennent de différentes sources où le statut de journaliste pigiste n’est pas toujours applicable : ce sont des financements d’ONG, des dotations de prix et bourses, du droit d’auteur de maisons d’éditions, etc. Un photographe comme Samuel Bollendorff a perdu sa carte de presse et se demande si il ne va pas prendre le statut d’intermittent du spectacle suite au financement de ses deux derniers webdocumentaires par le CNC et France 5.
  • Dès lors, les photojournalistes jonglent entre plusieurs statuts sans pouvoir bénéficier des avantages propre à chaque statut. Pour prendre ma situation actuelle en exemple, je ne fais pas assez de piges salariales en presse pour avoir la carte de presse et je n’ai pas un chiffre d’affaire assez important en droits d’auteurs pour prétendre à une affiliation à l’Agessa, je me retrouve donc dans une certaine insécurité sociale.

Il est donc évident que les statuts existants, qui ont très peu évolués en 30 ans, ne correspondent plus à l’état du marché et des pratiques d’aujourd’hui.

Cette idée de la remise en question du statut est souvent restée tabou. Ceci étant, faire l’impasse sur cette question, c’est placer tout les indépendants dans une insécurité au vu de la nature de leurs rémunérations. Stratégiquement, il est urgent de réfléchir à des évolutions de nos statuts ou à la création d’un statut qui puisse garantir les protections équivalentes au salariat tout en assurant une flexibilité pour l’employeur. Ce nouveau statut doit, entre autres, répondre au souci des photojournalistes qui ne financent plus leurs productions uniquement via la presse. Le statut des intermittents du spectacle est l’un des plus cités comme exemple à suivre dans cette réflexion.

Je tiens à préciser en conclusion que cette problématique est à manier avec énormément de précautions, car derrière le statut social se trouvent de forts enjeux économiques sous-jacents. Les éditeurs de presse et les patrons ((Cela ne concerne pas uniquement le milieu professionnel de l’information, loin de là.)) espèrent de tout cœur pouvoir déréglementer au maximum le statut de salarié et transformer chaque professionnel de l’information en une entreprise individuelle facturable, soumise aux lois du marché et non liée par une relation contractuelle.

Ce rêve voulu par les patrons prend forme petit à petit dans le marché de l’information. Sans une réaction, avec des propositions alternatives venant des journalistes, des syndicats et des associations de photographes (qui commencent à réfléchir à cette question), on risque de passer d’une pratique anecdotique de ces patrons à une pratique courante qui fera définitivement force de loi.

La reconnaissance professionnelle du métier

Dans la continuité de la question du statut, il y a celle de la reconnaissance professionnelle de notre métier. Autrefois, lorsqu’on travaillait exclusivement avec la presse, nous avions sur le terrain la couverture d’un journal ou d’une agence. La carte de presse était aussi un excellent moyen de prouver sa qualité de journaliste. Aujourd’hui, d’une part la production et la diffusion d’informations par les photographes ne passe plus uniquement par des journaux ((Un reportage peut être commandé par une ONG et publié sous forme d’un webdocumentaire sur un blog par exemple)) et d’autre part, la carte de presse est de plus en plus difficile à obtenir puisqu’elle se base sur des critères dépassés. ((Ne sont pris en compte uniquement des critères de revenus : Il faut justifier que plus de 50% du montant total de ses revenus proviennent d’entreprises de presse ayant un numéro de commission paritaire. Plus d’infos ici : www.ccijp.net – Voir aussi un point de vue d’un photographe, Antoine Doyen : « Il faut réformer l’attribution de la carte de presse »))

Dès lors il convient de réfléchir à comment les photojournalistes et rédacteurs indépendants peuvent pratiquer leur métier et gérer les risques inhérents à celui-ci, sans rédactions derrière eux :

  • Sur le terrain c’est le problème des accréditations (au sens large), des assurances, des protections en zone de conflits.
  • A la diffusion du reportage c’est le problème d’éventuels procès pour diffamation, atteinte au droit des personnes. C’est aussi, d’un point de vue plus culturel, comment faire autorité sur une information quand celle-ci n’est pas diffusée par des titres de presse qui sont reconnus dans la société ?

Je n’ai pas de réponses précises mais quelques pistes : les organisations représentatives des photojournalistes ((UPC, Freelens et les syndicats de journalistes)) pourraient être les garants en cas de procès fait aux photographes et seraient chargées de délivrer la carte de presse ((C’est ce qui se fait en Allemagne et la délivrance de la carte ne se fait pas uniquement sur des critères de revenus.)). On peut aussi envisager que ce soit l’État qui finance la protection des journalistes à l’étranger, en zone de conflit.

La formation

Les écoles de photographie et de journalisme ont beau former d’excellents photographes et journalistes, elles ne leur donne pas les clés pour être professionnels. En clair, elles n’offrent jamais (ou alors très peu) de compétences en gestion de projets, en recherche de partenariats, en promotion du travail, en création d’un réseau pro. On n’apprend pas à « se vendre », à être indépendant et autonome professionnellement.

Qui plus est, il y a un déficit chronique de formations sur nos droits et nos devoirs. Les formations d’aujourd’hui, plus que jamais, doivent mettre l’accent là dessus pour éviter autant de dérèglementation et de précarité. De nombreuses situations d’échecs sont vécues car les photographes et journalistes ne connaissent par leurs droits et la manière de les appliquer.

La saturation du marché ?

C’est une question épineuse mais qu’il faut se poser. L’information et la photographie ne sont pas les monopoles des seuls journalistes et photographes, heureusement. Pour ceux qui voudraient en faire leur métier, il n’existe aucune réglementation qui ne les en empêche. Ce sont des métiers dérégulés, sans diplôme obligatoire pour exercer. ((Les journalistes diplômés d’une école reconnue représentent moins de 20% de l’ensemble des journalistes titulaires de la carte de presse. Source : Observatoire des métiers de la presse.))

Cette situation fait qu’il est très facile de s’imaginer être journaliste et/ou photographe, et les écoles jouent là dessus en formant un nombre considérable de candidats à ces métiers. Le problème est que nous ne sommes plus dans un secteur en pleine croissance en terme d’emploi et de revenus, au contraire. ((Le nombre de journalistes titulaires de la carte de presse stagne depuis 5 ans et on ne compte plus les plans de licenciements dans la presse écrite française ou à l’étranger)). Par conséquent il va bien falloir accepter qu’il n’y ait aujourd’hui pas de place pour tout le monde sur le marché de l’information et de la photographie. C’est extrêmement frustrant mais c’est une réalité qu’il convient de ne pas ignorer au risque de nous maintenir tous dans le discours d’une profession en crise perpétuelle. Aux écoles de former moins de monde et à nous d’innover pour créer des emplois.

La loi de Darwin, à l’ère de la concurrence et de la précarité généralisée

J’ai fait état de la notion de « personal branding » dans mon introduction à cette série de billets. Cette notion qui s’applique au travail des journalistes pigistes est symbolique d’une ère où les journalistes deviendraient tous des indépendants sous-traitants des nouveaux producteurs et diffuseurs de l’information. Le personal branding a toutefois ses limites et ses critiques que l’on peut retrouver dans deux articles récents : « Le personal branding n’est pas une solution miracle » et « L’information n’est pas une marque de commerce« .

Si je défends ce modèle de l’indépendance comme le seul que je pense vraiment viable pour l’avenir, je dois admettre, d’un autre coté, que c’est aussi une victoire du système capitaliste et de l’idéologie libéral que d’avoir réussis à détruire petit à petit le salariat classique. On ne peut se satisfaire de cette nouvelle économie où chaque journaliste est une entreprise individuelle qui agit sur le grand marché des médias (communication et information confondue). Nous ne sommes pas assez préparés et armés pour cela et les règles du jeu sont édictées par les clients, les patrons.

Les photojournalistes, pas forcément amis auparavant, se trouvent être désormais des concurrents directs. Une concurrence dans un marché aussi dérégulé que celui de la photographie est la garantie d’avoir des baisses de prix, des coups bas et une précarité généralisée. Car dit entreprise indivuelle, dit répercussions directes et sans préavis des fluctuations du marché sur notre revenu. Les reporters se tourneront-ils alors uniquement vers les sujets les plus vendeurs, les moins chers ?

En rentrant dans cet ère du « tout pigiste », nous abolissons les structures sociales qui permettent justement un rééquilibrage entre les plus forts et les plus faibles. Nous prenons aussi le risque de laisser de coté tout les photographes talentueux qui n’ont ni l’énergie, ni l’envie, ni les compétences pour se vendre ou gérer une activité en indépendant.

Est ce vraiment dans ces conditions que nous voulons produire de l’information plus tard ? Qui cela sert-il ? l’information ? les photojournalistes ? ou les clients ?

Face à cela, je pense qu’il faut d’abord :

  • Résoudre les questions décrites ci-dessus et qui apporteront bon nombre de garanties (renforcement d’un statut, professionnels mieux formés, etc.)
  • Renforcer la place des organisations représentatives des photographes et des syndicats. Elles ont besoin d’adhérents mais aussi de militants.
  • Se fédérer entre photographes et journalistes comme par exemple dans des collectifs. Créer du lien solidaire entre les journalistes. ((Participez à une liste de discussion comme la liste « Piges »))
  • Enfin, il faut autant que possible être conscient de cette nouvelle ère pour le vivre comme un choix, une opportunité et non comme une situation par défaut, ce qui est plus dramatique. Nous sommes dans une période transitoire et, on l’espère, des jours plus heureux s’offriront à nous.

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En conclusion, de l’engagement

On devient rarement photojournaliste par défaut ou par hasard. C’est souvent un métier que l’on exerce avec passion, convictions et engagement. C’est pourquoi je pense qu’on ne peut faire et réussir ce métier qu’en gardant ses principes en tête et qu’en ayant une conscience aigu de notre profession.

Il ne suffit pas d’être un excellent opérateur du photojournalisme, de faire de très bonnes photos sur des sujets très durs ou de revendiquer un propos politique fort. Nous devons aussi être intéressés par la nature et l’évolution de notre métier. Les questions de déontologie, de représentation et d’images devraient nous passionner (( « Les yeux pleins d’images, comment le Net a changé mon regard » à lire sur le blog d’Antonin Sabot)). Un débat sur les droits des photojournalistes ne devrait pas réunir que 30 personnes sur les 3500 photographes accrédités cette année à Visa Pour l’Image. Notre engagement dans nos photos devrait aussi se répercuter au sein d’associations comme Freelens, l’UPC, la SAIF ou dans les syndicats de journalistes et les associations de pigistes.

Les journalistes et les photos-reporters ont trop souvent, et je caricature, considéré que leur métier était immuable et indispensable quelque-soit les époques. J’ai l’image d’un journalisme au dessus de tout, assis sur sa position d’observateur et éditorialiste du monde qui l’entoure. Il est quand même grave qu’une profession censée être autant à l’écoute  n’ait alors pas vu venir les évolutions du monde que l’on connait et qu’elle ne soit pas en mesure de penser sa propre crise au regard des mutations profondes qui agitent la société. Le milieu médiatique envisage son avenir autour de son nombril.

Dès lors, nous ne pouvons plus considérer que nos pratiques sont indépendantes de l’évolution de la société. Elles en sont partie prenante et c’est à nous de nous réinscrire dans une histoire collective afin porter nos aspirations au coté des autres citoyens qui vivent eux aussi leurs (r)évolutions, leurs combats.

Le photojournalisme a un rôle éminemment politique, on ne saurait le nier, si les photojournalistes veulent être les plus aptes à sur-vivre aux mutations des médias, il faut l’affirmer.

Y’a plus qu’à !

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Un grand merci à Elsa, Antoine, Étienne et Véronique pour leur relecture attentive de ces longs billets.

Ce billet était le dernier – d’une série de 5 – sur l’avenir du photojournalisme. Voir aussi l’introduction (1/5), « Historiquement, les photojournalistes se sont organisés en dehors des rédactions » (2/5) et « Le photojournalisme, un travail d’auteur qui se valorise » et « En position de force face aux nouvelles écritures : du photojournaliste au journaliste visuel » (3/5) et « Quels modèles pour financer et diffuser le photojournalisme ? » (4/5).

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Commentaires

christophe :

Une série d'article très intéressant et une très bonne conclusion ! Et comme tu dis "Y a plus qu'à" !

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christophe :

Désolé pour les fautes dans le précédents posts ! Je vais aller m'acheter des doigts ;)

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Vincent :

Bonjour,

Bravo pour cette série d'article.
Je souhaitais juste apporter une petite modération.
Le modèle salarial n'a pas toujours été celui de référence. Ce n'est qu'avec la révolution industrielle qu'il s'est installé, me semble-t-il, et donc récement sur l'histoire des civilisation.

Donc, sans forcément parler de "victoire du capitalisme", on peut voir les choses autrement et se dire que les formes du travail évoluent dans le temps. On peut être indépendant sans être un libéral pur et dur.

C'est ce que j'essaie de faire dans mon activité de photographe ...

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chikhaoui leila :

J'ai vraiment apprécier lire ces articles. Ca me permet de comprendre des choses moi, leila, pas photographe.

Ils sont je pense très bien construits. Et ce que tu en dis est pour la plupart du temps juste et intéressant.

Continue a te battre pour tout ça. Je suis fière de toi.

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R.E :

"On devient rarement photojournaliste par défaut ou par hasard"...

Par défaut, peut-être pas... par hasard, il y en a tellement ! Et finalement, tant mieux ;-)

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JD. :

Merci pour cette série. Très intéressant.

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