ReConstruire Haïti

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Imaginé avant le séisme, le projet immobilier de Morne-à-Cabris sous le nom de village Lumane Casimir, près de 48 millions de dollars, devrait accueillir au final près de 3 000 maisons. Seule une centaine de familles se sont installées en mars 2014 au nord de Port-Au-Prince, loin de toute zone urbaine.
Imaginé avant le séisme, le projet immobilier de Morne-à-Cabris sous le nom de village Lumane Casimir, près de 48 millions de dollars, devrait accueillir au final près de 3 000 maisons. Seule une centaine de familles se sont installées en mars 2014 au nord de Port-Au-Prince, loin de toute zone urbaine.

 

« Reconstuire Haïti », c’est le nom du projet qui m’a occupé depuis décembre jusqu’à sa sortie la semaine dernière sur Rue89. C’est à l’invitation d’un ami et confrère, Jean Abbiateci, que j’ai pris part en tant que photographe à la réalisation de ce reportage long format, multimédia et interactif.

 

Construction d'une route nationale au nord de Hinche.
Construction d’une route nationale au nord de Hinche.

Long format parce que nous avons passé 15 jours en Haïti, en mars 2014, à produire tout les jours des images et du texte sur différents sujets. Le résultat en 6 chapitres, nécessite une vingtaine de minutes de lecture et il y a une quarantaine de photos.

Multimédia parce qu’en plus de la photo, il y a quelques vidéos pour introduire les chapitres (j’ai encore du progrès à faire dans ce domaine) et des sons d’interviews.

Interactif enfin, car toute une partie du reportage est fictionnelle : il s’agit pour le lecteur, à la lumière des informations qu’il a, de faire des choix lors d’un questionnaire à la fin de chaque chapitre. Ces choix donnent des résultats différents et conditionnent le dernier chapitre qui est une vue prospective de ce que peut être Haïti dans une dizaine d’années.

C’est Florent Maurin, coauteur du projet avec Jean, et créateur de ThePixelHunt, une start-up de serious Game qui a amené cette interactivité et a animé le projet.

C’est lui et Jean qui à l’automne dernier ont postulé au Journalism Grants de l‘European Journalism Centre. Cette organisation fournit chaque année une dizaine de bourses de 8000 à 20 000 euros pour la production de sujets documentaires sur le développement avec une forme innovante.

La bourse obtenue (plus de 20 000 euros dans notre cas), Jean et Florent ont monté un team qui en plus de ma personne a réuni Perceval Barrier, en charge des illustrations et du design du projet, Gilles Boisson de Dotify pour le codage web et aussi une traductrice, car la condition sine qua non de cette bourse est de publier le projet en anglais. Sur ce dernier point, c’est là l’une des grandes richesses du web : la possibilité de présenter un même projet en anglais et toucher le monde entier. Je n’envisage plus jamais faire un projet de ce type sans avoir une version anglaise. C’est indispensable. Ce n’est pas un gros budget et ça apporte de larges bénéfices.

Ce travail en équipe éditorial est quelque chose de nouveau pour moi et extrêmement enrichissant. Nous avons passé beaucoup de temps sur des Google Docs et avons eu 4 à 5 rencontres physiques aussi pour peaufiner le projet. Il est indispensable sur ce genre de production d’avoir un chef de projet. Florent, accompagné de Jean, jouait parfaitement ce rôle. Ce projet tient à 90% sur leur travail. Et je les remercie.

Avec ce projet, j’ai eu aussi le plaisir d’avoir le regard et une aide à l’éditing (8000 photos sur 15 jours qui m’ont donné une sélection de 1000 photos exploitables) pendant une journée de la jeune et créative photographe de Rue89, Audrey Cerdan. Encore une belle rencontre. C’est d’ailleurs une participation en moyens humains (conseil) et techniques (hébergement du projet) que Rue89 met à disposition. Mais aucune participation financière direct, ce qui est encore un signe que les journaux sont de plus en plus diffuseurs et non plus producteurs.

Le fait d’avoir une bourse aussi large permet aussi de travailler correctement, nous avons eu pour plus de 2000 euros de frais sur place. Nous avons pu prendre un hôtel correct (nécessaire dans un pays comme Haïti qui peut être très fatigant quand on n’est pas habitué), nous avons fait appel aussi à un fixeur : Ralph Joseph Thomassaint, un jeune et talentueux journaliste haïtien qui nous a aidés 3 journées.

Emmanuel Laguerre. Le séisme du 12 janvier 2010 a emporté la moitié de sa chambre à coucher. Un bout de toile de tente fait depuis office de mur. Il attend sans trop y croire un dédommagement qui ne vient pas. On ne lui a pas proposé l’une des maisons neuves, mais de toute façon, son épouse Marie-Lucie refuserait de partir : « C’est ici, ma maison. Qu’est-ce que je vais faire là-bas ? La vue ici est beaucoup plus belle... »
Emmanuel Laguerre. Le séisme du 12 janvier 2010 a emporté la moitié de sa chambre à coucher. Un bout de toile de tente fait depuis office de mur. Il attend sans trop y croire un dédommagement qui ne vient pas. On ne lui a pas proposé l’une des maisons neuves, mais de toute façon, son épouse Marie-Lucie refuserait de partir : « C’est ici, ma maison. Qu’est-ce que je vais faire là-bas ? La vue ici est beaucoup plus belle… »

De plus, sur la rémunération, elle est plus que correcte et permet de s’engager pleinement dans ce projet. Nous restons également propriétaires de notre contenu et nous allons tenter avec Jean de vendre deux sujets à part : les pompiers de Port-au-Prince et l’usine Surtab (les tablettes tactiles made in Haïti). Par ailleurs, une partie du travail de post production consiste à faire vivre le projet : partage sur le web, contact avec des journaux anglophones pour diffuser le projet et participation à d’autres prix et bourses qui récompensent des productions multimédias de ce type.

Dans la salle de test produit de Surtab, une jeune entreprise haïtienne spécialisée dans la fabrication de tablette tacile "made in haiti".
Dans la salle de test produit de Surtab, une jeune entreprise haïtienne spécialisée dans la fabrication de tablette tacile « made in haiti ».

Pour finir, personnellement, je suis très heureux que ce type de format prenne son essor (dans la lignée de Snowfall du New York Times) : la possibilité d’afficher ainsi des photographies, en plein écran, leurs fait prendre une dimension rarement vue sur le web. On retrouve la force de la double page d’un magazine. On peut aussi montrer de nombreuses images, aller plus profondément dans l’information.

Et sur Haïti, c’était une sacrée découverte ; un test pour moi que me proposait Jean. J’ai beaucoup appris à ses côtés. Je travaille souvent en commande, souvent sur une temporalité quotidienne. Dès lors, me retrouver 15 jours, sur une même thématique, dans un pays où tu es exposé en tant que journaliste blanc occidental est une expérience enrichissante. J’ai pris gout à ce type de reportage, à l’intérêt de passer du temps sur un sujet et à travailler en binôme avec un rédacteur. Je souhaite renouveler l’expérience.

 

Exploitation agricole de Moccene Joachim, 25 ans, dans les environs de Hinche à Haïti. Ce jeune paysan vit sur l'exploitation avec sa femme Chérilia et leurs deux enfants et a bénéficié de l'aide du Mouvement Paysan Papaye (MPP) pour mettre en place sa production.
Exploitation agricole de Moccene Joachim, 25 ans, dans les environs de Hinche à Haïti. Ce jeune paysan vit sur l’exploitation avec sa femme Chérilia et leurs deux enfants et a bénéficié de l’aide du Mouvement Paysan Papaye (MPP) pour mettre en place sa production.

Exploitation agricole de Moccene Joachim

 

Intéressé aussi par ce que notre génération va faire du monde de demain, j’ai été très touché par le chapitre 5 de notre projet où l’on a rencontré plusieurs jeunes haïtiens, entrepreneurs (dans le sens activiste) pour leur pays, leur milieu professionnel ou leur culture. Ces jeunes, comme moi, sont très positifs et optimistes. Ils comprennent qu’il faut faire pour que ça change. Ils font partie du monde. Leur énergie m’a irrigué et j’ai compris que le journalisme, en plus d’informer, sert vraiment à créer des ponts.

 

Lyne Vanessa Alexandre, étudiante en médecine, 26 ans, à l'Hôpital de l'Université d'État d'Haïti, Port au Prince le 12 mars 2014.
Lyne Vanessa Alexandre, étudiante en médecine, 26 ans, à l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti, Port au Prince le 12 mars 2014.

Reconstruire Haïti sur Rue89

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Commentaires

mauricesadrac Jaguar :

j'ai vraiment aime

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